Il y a aujourd’hui des voix qui nous expliquent qu’il n’y aura pas de refondation sans apaisement. D’autres réclament une réconciliation nationale, comme si le principal obstacle à la reconstruction de notre pays était simplement la persistance des rancœurs entre acteurs politiques.
L’apaisement est nécessaire. La paix est indispensable. La réconciliation peut même être souhaitable.
Mais encore faut-il poser la bonne question : réconciliation de qui avec qui, et sur quelles bases ?
Car lorsqu’on nous demande de nous réconcilier avec des responsables politiques qui, hier encore, ont exercé le pouvoir sans véritable sens de l’État, lorsque cette réconciliation doit conduire à ne plus parler des malversations, des détournements présumés des deniers publics, des trafics de ressources naturelles ou des abus commis au détriment de l’intérêt général, alors il faut avoir le courage de dire non.
Ce n’est plus une réconciliation. C’est une amnésie organisée.
Et un peuple ne peut pas construire son avenir en acceptant qu’on efface son passé.
L’apaisement ne doit pas devenir le silence des victimes
Nous devons nous méfier des mots lorsqu’ils deviennent des instruments politiques.
« Apaisement », « réconciliation », « tourner la page », « regarder vers l’avenir » : tous ces mots sont beaux. Mais ils perdent leur noblesse lorsqu’ils sont utilisés pour demander au peuple de renoncer à ses questions légitimes.
Tourner la page ? Oui.
Mais après l’avoir lue.
Regarder vers l’avenir ? Évidemment.
Mais sans fermer les yeux sur ce qui s’est passé hier.
Se réconcilier ? Certainement.
Mais sans demander aux citoyens d’oublier les injustices qu’ils ont subies ou les ressources qui auraient dû servir au développement collectif.
Il ne peut pas y avoir d’apaisement véritable si la seule chose que l’on demande aux citoyens d’apaiser, c’est leur colère, tandis que les pratiques qui ont provoqué cette colère restent intactes.
La République ne doit pas être un refuge pour les puissants
Le problème fondamental n’est pas de savoir si telle ou telle personnalité politique mérite d’être aimée, détestée, réhabilitée ou condamnée.
Le problème est celui de l’État de droit.
Dans une République sérieuse, personne ne devrait être au-dessus de la loi. Ni un ancien dirigeant, ni un ministre, ni un député, ni un homme d’affaires proche du pouvoir, ni un responsable politique disposant d’un réseau puissant.
Lorsqu’il existe des soupçons graves concernant la gestion des ressources publiques, il doit être possible d’enquêter librement. Lorsque des faits sont établis, la justice doit pouvoir s’appliquer.
Cela ne signifie pas condamner quelqu’un sans preuve.
Cela ne signifie pas transformer la justice en instrument de vengeance.
Cela signifie simplement que la responsabilité publique doit avoir un sens.
Car si gouverner permet de bénéficier du prestige, du pouvoir et des privilèges, mais qu’aucune responsabilité ne peut être exigée lorsque les règles sont violées, alors nous ne sommes plus dans une République solide. Nous sommes dans un système où l’impunité devient une récompense.
Quelle refondation voulons-nous ?
Le mot « refondation » est devenu presque magique. On l’emploie dans les discours, dans les réunions, dans les déclarations politiques.
Mais refonder quoi ?
Refonder les institutions sans changer les pratiques ?
Refonder l’administration sans combattre la corruption ?
Refonder la politique sans instaurer une véritable culture de responsabilité ?
Refonder l’État tout en permettant à ceux qui ont été associés aux dérives du passé de revenir tranquillement aux affaires ?
Ce ne serait pas une refondation. Ce serait une rotation des acteurs.
Une véritable refondation doit changer les règles du jeu.
Elle doit consacrer la transparence dans la gestion publique. Elle doit renforcer les institutions de contrôle. Elle doit garantir l’indépendance de la justice. Elle doit protéger ceux qui dénoncent les abus. Elle doit empêcher que les ressources naturelles soient accaparées par quelques intérêts particuliers.
Et surtout, elle doit faire comprendre à tous ceux qui aspirent à exercer une responsabilité publique que le pouvoir est un mandat, pas une propriété.
Réconcilier le peuple avec l’État
La priorité devrait être là.
Avant de demander aux politiciens de se réconcilier entre eux, il faudrait peut-être commencer par réconcilier le citoyen avec son État.
Comment demander à un jeune sans emploi de croire en la République lorsqu’il voit autour de lui des fortunes inexplicables et des privilèges qui semblent réservés à quelques-uns ?
Comment demander à un contribuable de respecter ses obligations lorsqu’il pense que son argent peut être détourné sans conséquence ?
Comment demander aux populations de croire dans la justice lorsqu’elles ont le sentiment que les puissants peuvent toujours échapper à leurs responsabilités ?
La crise la plus profonde n’est peut-être pas politique. Elle est morale et institutionnelle.
Et c’est précisément pour cette raison que la refondation doit être beaucoup plus ambitieuse qu’un simple arrangement entre élites.
La jeunesse nous regarde
Il y a une génération qui observe attentivement ce que nous sommes en train de construire.
Elle apprend de nos comportements.
Si nous lui montrons qu’un responsable public peut accumuler les privilèges, être associé à des pratiques contestées et revenir ensuite au premier plan politique au nom de la réconciliation, quel enseignement lui donnons-nous ?
Nous lui apprenons que l’intégrité est facultative.
Nous lui apprenons que la mémoire est courte.
Nous lui apprenons surtout que le pouvoir protège mieux que la loi.
Puis nous nous étonnerons demain de voir cette même jeunesse perdre confiance dans les institutions.
La paix, oui. L’oubli, non.
Soyons donc clairs.
Nous voulons l’apaisement.
Mais pas un apaisement qui consiste à bâillonner les citoyens.
Nous voulons la réconciliation.
Mais pas une réconciliation conçue comme un arrangement entre responsables politiques pour protéger leurs intérêts respectifs.
Nous voulons tourner la page.
Mais après que la vérité aura été établie.
Nous voulons avancer.
Mais sans reproduire les erreurs du passé.
Une nation peut pardonner. Elle peut même choisir de dépasser ses divisions. Mais elle ne peut pas construire durablement son avenir en institutionnalisant l’impunité.
La véritable réconciliation n’est pas celle des politiciens entre eux.
C’est celle du peuple avec la République.
Et cette réconciliation ne pourra avoir lieu que lorsque chaque citoyen aura la conviction que l’État protège l’intérêt général, que les ressources du pays appartiennent à la nation, que les institutions fonctionnent et que la loi s’applique à tous.
Voilà le véritable sens d’une refondation.
Car au fond, la question n’est pas de savoir si nous devons choisir entre la paix et la justice.
Nous devons comprendre que, sans justice, la paix elle-même restera fragile.
Et qu’une refondation bâtie sur l’impunité ne sera jamais une véritable refondation.
Ce dont notre pays a besoin, ce n’est pas d’un pacte entre les puissants pour oublier le passé. Il a besoin d’un pacte entre les citoyens et l’État pour garantir l’avenir.





