Il faut appeler les choses par leur nom. À Madagascar, l’implantation de casinos chinois, des machines à sou dans nos ruelles et de salons de massage à proximité immédiate de nos écoles n’est pas un accident urbain, ni une simple dérive commerciale : c’est le symptôme brutal d’un État qui a renoncé à protéger ses enfants. Quand un élève traverse chaque matin des rues d’enseignes vantant l’argent facile, la chance truquée et la marchandisation des corps, ce n’est pas le marché qui parle, c’est le silence complice du pouvoir public.
La loi, figée dans des textes archaïques, est devenue un alibi. Elle ne protège plus, elle couvre. Elle ne régule plus, elle tolère. Et cette tolérance n’est pas neutre : elle façonne une génération à qui l’on enseigne, dès le plus jeune âge, que la réussite ne passe ni par l’effort ni par le mérite, mais par le hasard, la combine et l’impunité. Ce n’est pas seulement une dérive morale : c’est une violation silencieuse de l’esprit même des lois existantes. Certes, la loi n°71-011 du 30 juin 1971 relative aux maisons de jeux encadre l’existence des casinos, et des textes comme l’arrêté n°11.115/97 du 3 décembre 1997 réglementent l’exploitation des machines à sous. Mais ces textes, conçus dans un autre siècle, ne disent rien, absolument rien, de la protection de l’enfant, de la sanctuarisation de l’espace scolaire, ni des impacts sociaux modernes du jeu. Ce silence n’est pas neutre : il est exploité. Exploité par des opérateurs économiques chinois agressifs, et couvert par une administration qui se réfugie derrière des lois vieillissantes pour justifier l’injustifiable.
Ce vide juridique n’est pas une fatalité, il est entretenu. Car sanctuariser l’espace scolaire, interdire clairement toute activité liée aux jeux de hasard et aux établissements assimilés dans un périmètre strict autour des écoles, serait un acte politique simple, lisible, assumé. Mais cet acte n’est jamais posé. Pourquoi ? Parce que derrière chaque licence accordée sans scrupule, il y a une chaîne de responsabilités administratives, une succession de signatures, de cachets, de silences achetés. Le problème n’est donc pas seulement l’existence des casinos, mais la manière dont l’État les autorise, les protège et parfois les défend contre sa propre population. À ce stade, il ne s’agit plus d’attractivité économique, mais de dépossession morale. La question des licences de casinos, notamment lorsqu’elles sont accordées à des opérateurs chinois, révèle une autre fracture : celle du mépris des communautés locales. Des établissements qui prospèrent sans jamais s’intégrer, qui excluent socialement, qui traitent les citoyens malgaches comme des intrus dans leur propre pays, tout en bénéficiant d’autorisations officielles. Où sont les enquêtes de moralité ? Où sont les exigences de respect des lois, des usages, des populations ? Où sont les obligations sociales réelles, mesurables, contraignantes ? Un casino qui ne finance ni école, ni prévention, ni action sociale n’est pas un investisseur : c’est un extracteur de misère. Et un État qui ferme les yeux sur cette réalité devient complice de l’appauvrissement moral de sa nation. Il est indécent que l’argent issu des jeux de hasard entre dans les caisses publiques sans qu’aucune part significative ne soit reversée à l’éducation civique et citoyenne des enfants. C’est une aberration éthique. Si l’État accepte de prélever des taxes sur des activités qui génèrent addiction, déscolarisation indirecte et désagrégation sociale, alors cet argent doit obligatoirement servir à réparer ce qu’il détruit. L’éducation morale, civique et citoyenne n’est pas un luxe budgétaire : c’est une dette. Une dette envers les élèves exposés quotidiennement à un environnement toxique que l’État a autorisé.
Les salons de massage, quant à eux, évoluent dans une zone grise encore plus préoccupante. Aucune loi spécifique ne les encadre clairement, mais cela ne signifie pas absence de droit. Le Code du travail malgache interdit l’emploi des mineurs dans des environnements dangereux ou immoraux, et le Code pénal réprime sévèrement la prostitution des mineurs, le proxénétisme et l’exploitation sexuelle. Laisser ces établissements s’installer près des écoles, sans contrôle sérieux, revient à créer des zones de vulnérabilité directe pour les enfants, en contradiction avec la loi n°2014-040 relative à la lutte contre la traite des personnes. Là encore, l’inaction administrative n’est pas neutre : elle est structurellement complice.
Et puis il y a la question que beaucoup évitent par peur ou par calcul : celle de la corruption administrative, notamment autour de certains réseaux étrangers, en particulier au sein des communautés chinoises opérant dans les secteurs sensibles. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser une nationalité, mais de dénoncer un système. Un système où des fonctionnaires malgaches, censés représenter l’autorité publique, deviennent les courtiers dociles de pratiques illégales ou moralement inacceptables. Des licences délivrées en violation de l’intérêt général, des contrôles inexistants, des sanctions jamais appliquées. Cette corruption n’est pas seulement financière, elle est institutionnelle. Elle détruit la confiance, elle humilie les citoyens, elle installe l’idée que la loi ne s’applique qu’aux faibles. Il ne peut plus y avoir d’impunité pour les fonctionnaires qui favorisent, couvrent ou organisent la corruption, quels que soient les réseaux concernés. Chaque autorisation illégale, chaque silence administratif face à une implantation abusive, chaque complaisance envers des opérateurs étrangers au détriment des communautés locales doit engager une responsabilité personnelle. Administrative, pénale, patrimoniale. Un fonctionnaire n’est pas un intouchable. Il est un serviteur de l’État, pas un agent de location de souveraineté.
Et pendant que la République s’épuise à expliquer sa misère au peuple, un casino et un salon de massage dits « chinois », tenus par un couple sino-malagasy, prospèrent dans une opacité totale, comme un symbole obscène de la capture de l’État. Leur ascension n’a rien d’un hasard entrepreneurial : elle est le produit d’une allégresse arrogante, nourrie par l’appui silencieux, mais bien réel, des réseaux mafieux hérités de l’ancien régime, dont la Dame Lalatiana. Licences délivrées sans rigueur, contrôles inexistants, voisinage scolaire ignoré, plaintes étouffées : tout indique que l’économie du vice continue de bénéficier d’un parapluie politique là où l’école, la morale publique et la protection de l’enfance sont reléguées au rang de discours creux. Ce n’est plus un simple problème de casinos ou de salons de massage ; c’est la démonstration d’un État qui tolère que des intérêts privés, adossés à des complicités anciennes, dictent la loi sur le territoire national. Tant que ces établissements resteront intouchables et que leurs parrains demeureront hors d’atteinte, la lutte contre la corruption ne sera qu’un slogan, et la République, une façade éclairée au néon des trafics qu’elle prétend … combattre.





