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Le Journal de l'île Rouge
Société

Le fusil de l’exorcisme: Quand le pouvoir parle avec une arme, il n’écoute plus avec l’âme

La gazette de la grande île
03/02/20264 minute read

C’est la chronique noire d’un État qui confond autorité et intimidation. Il y a des images qui unissent une nation. Et il y a celles qui la divisent durablement, silencieusement, irréversiblement. Survoler un peuple ravagé par le cyclone Fytia, le corps droit, l’arme visible, ce n’est pas un détail de protocole. C’est un acte politique brut. Un acte qui dit tout haut ce que les discours tentent encore de maquiller.

Le drame n’est pas l’hélicoptère. Le drame n’est pas la tenue. Le drame, c’est le choix conscient de montrer la force armée dans un moment où la nation attendait de l’humanité. Quand un pouvoir se montre armé face à des sinistrés, il ne rassure pas. Il rappelle qui commande. Ce n’est plus une visite de compassion. C’est une démonstration de verticalité. C’est le symbole de trop dans un pays déjà brisé et anéanti par la mafia Rajoelina. Dans un État solide, l’arme reste invisible. Dans un État sûr de lui, elle dort dans les casernes. Dans un État apaisé, elle n’a pas besoin d’être exhibée. Mais dans un État nerveux, elle devient un argument visuel. Et ce que cette image suggère, de façon presque obscène, c’est ceci : même au cœur du malheur, le pouvoir ne se présente pas nu. Il se présente prêt à contraindre.

À qui s’adresse vraiment ce message ? Certainement pas aux mères qui ont perdu leur maison. Ni aux enfants déplacés. Ni aux villages noyés. Le message est ailleurs. Il est politique. Il est préventif. Il est dissuasif. Il s’adresse à ceux qui pourraient être tentés de transformer la colère sociale en parole publique. Il murmure, sans le dire : la souffrance est tolérée et la contestation ne le sera pas. C’est à ce moment que l’État commence à voir des ennemis là où il n’y a que des victimes. C’est ici que la photo bascule dans le noir. Car le pouvoir qui confond chaos naturel et risque politique commence à « pathologiser » la critique. La plainte devient suspecte. La colère devient subversive. La parole devient un danger. Et l’histoire nous l’a appris, lorsque l’État arme son image, il prépare psychologiquement l’opinion à accepter l’inacceptable. On commence à gouverner par la peur quand la confiance des citoyens est épuisée. La peur est l’arme des pouvoirs fatigués. Ceux qui n’inspirent plus. Ceux qui ne rassemblent plus. Ceux qui confondent respect et silence. L’arme visible n’est pas là pour tirer. Elle est là pour imprimer une idée, il y a une limite à ne pas franchir. Mais un peuple qui souffre n’a plus beaucoup de limites intérieures. Il a seulement des seuils de rupture.

Le fantasme atteint sa dangerosité quand les voix dissidentes sont « exorcisées ». Et c’est là que le pays entre dans une zone rouge. Si le message est réellement adressé à un peuple déjà à terre, alors le pouvoir commet une faute stratégique majeure, il remplace le dialogue par l’intimidation symbolique. Or l’histoire est cruelle avec ce type de calcul. Car on ne soigne jamais une fracture sociale avec des symboles de guerre. L’exorcisme des oppositions par la force, réelle ou suggérée n’a jamais produit de stabilité. Il n’a produit que des silences lourds, des rancœurs durables et des lendemains incontrôlables. Un pouvoir qui commence à parler avec une arme finit toujours par ne plus entendre les mots. Quand l’État brandit la force au-dessus d’un peuple sinistré, ce n’est pas la nation qu’il protège, c’est sa peur de perdre le contrôle. Et l’histoire, elle, n’exorcise jamais les peuples. Elle exorcise les pouvoirs qui ont oublié pourquoi… ils gouvernaient.

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