Antananarivo, les rues n’ont pas changé. Les visages non plus. La pauvreté, elle, est restée fidèle au poste. Mais quelque chose a basculé. Ce n’est pas visible dans les communiqués officiels ni dans les rapports bien rédigés des partenaires techniques. C’est plus diffus, plus froid, plus inquiétant : une sensation de dépossession !
Depuis des années, Madagascar est abreuvé de programmes, des missions, des évaluations et des “renforcements de capacités”. Les États-Unis débarquent, via l’United States Africa Command, parlant de sécurité. D’autres parlent d’investissements, d’autres encore de développement. Mais au bout du compte, les villages restent enclavés, les jeunes restent sans perspectives et les ressources continuent de fuir. C’est le grand mensonge de la coopération. Et notre Etat reste fragile. La coopération a produit des rapports, pas une transformation. Elle a créé un territoire stratégique, un Etat secondaire. Madagascar n’est pas pauvre par accident. Il est stratégique par nature : canal du Mozambique, routes énergétiques et ressources naturelles sous-exploitées. Tout le monde le sait. Alors chacun avance ses pions : Trump sécurise, Macron réaffirme, Jinping construit et Poutine s’installe. Et Madagascar ? On s’ouvre, on accueille et on s’efface.
Il fut un temps où l’influence étrangère était discrète, diplomatique et feutrée. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, dans certains espaces publics d’Antananarivo, la présence étrangère change de nature, elle ne se cache plus. Elle s’expose. Elle s’impose. Des postures et attitudes fermées. Une présence qui ne cherche pas toujours à s’intégrer mais à s’imposer. Ce n’est plus de la coopération ni une présence, mais c’est une démonstration, une empreinte. Et une empreinte, par définition, marque un territoire. Aucune puissance ne “prend” un pays. Elle s’y installe quand le terrain est libre. Le vrai problème n’est pas toutes ces panoplies de « personnels diplomatiques ». Le vrai problème, c’est le vide stratégique. Il y une absence de doctrine nationale claire, des institutions vulnérables et malléables, des décisions fragmentées et priorités dictées par l’urgence plutôt que par la vision. Aucune puissance étrangère ne s’impose là où l’Etat est fort, structuré et stratégiquement clair. Le vrai vide, c’est l’absence de doctrine de souveraineté, l’absence de stratégie claire sur les partenariats, la fragmentation des décisions et la vulnérabilité institutionnelle. Dans ce vide, chaque acteur externe devient plus structuré que l’Etat lui-même.
Aujourd’hui, la souveraineté malgache ne disparaît pas, elle s’est fragmentée : un morceau pour la sécurité, un autre pour les ressources et un autre pour les infrastructures. Chaque « partenaire » prend sa part, avec ses règles, ses intérêts et ses priorités. Et au centre, il ne reste qu’une illusion d’unité. Pendant que les stratégies se dessinent, le peuple est le plus grand absent de l’équation. Les pêcheurs continuent de subir la pêche illégale des chinois, les jeunes diplômés errent dans les méandres français des sociétés d’offshoring, les communautés locales ne voient jamais la couleur des projets tant annoncés. La sécurité ? Elle est discutée à haut niveau. Mais dans les quartiers ? Elle reste une abstraction. Le plus dangereux n’est pas ce qui se passe. C’est le fait que cela devienne normal. Normal que des puissances étrangères structurent des pans entiers de notre sécurité. Normal que des décisions stratégiques soient influencées de l’extérieur. Normal que la population ne soit jamais au centre. Quand l’anormal devient normal, la perte est déjà avancée.
Madagascar n’a pas besoin de nouveaux maîtres ni de nouvelles tutelles déguisées en partenariats. Madagascar n’est pas un territoire à occuper ni un vivier de projets dont les 80% reviennent à ses « experts-expats », ni un laboratoire géopolitique entre les deux anciens blocs de la Guerre Froide ni une escale stratégique pour une armée coloniale. C’est une Nation. Ce dont nous avons besoin est plus simple et plus difficile : une ligne, une vision, une capacité à dire non. Car un pays ne perd pas sa souveraineté en un jour. Il la délègue, morceau par morceau, jusqu’à ne plus savoir où elle commence ni où elle s’arrête. Coopérer n’est pas se soumettre et s’ouvrir ne signifie pas s’effacer. Et le jour où la question surgira : “Qui décide réellement ici ?” Il sera peut-être trop tard pour … répondre.






